Édito de la directrice Eleonora Rossi

« Il faut servir l’art, toujours servir l’art » Maria Callas, 1969

Voici divulguée la saison 2020/2021 : elle inaugure les axes du nouveau projet pour le Grrranit scène nationale de Belfort : européen, régional, transdisciplinaire, numérique et international. Une saison fabriquée avec les artistes dès le mois de décembre 2019, avec intensité et passion. Bien sûr, je ne pouvais alors imaginer que tout allait être bouleversé… Il a donc fallu faire front, ensemble, à l’impensable, à l’inouï, à l’effroi, aux vies qui s’éteignent, à celles qui ne tiennent qu’à un fil, mais aussi à la solidarité, au courage et à la détermination.

Heure par heure, au fil de l’urgence et de l’inquiétude, il a fallu bâtir, puis déconstruire, puis édifier de nouveau les différents et innombrables scénarii de cette si particulière future saison, dont le maintien de l’existence restait une gageure, face à la crainte de l’amplification de l’épidémie, à l’abattement de nos espoirs, à la lutte pour la survie de nombreuses compagnies et lieux culturels, tout en faisant face à l’effacement si triste et désolant d’une partie des spectacles de la précédente saison.

Tout au long de ces mois de confinement, les réflexions sur les solutions à mettre en place dans nos théâtres ont alors abondé, variées, possibles, impossibles, se confrontant à des constats opposés : comment allions-nous agir la nécessaire occultation sanitaire des corps distants, face au dévoilement si proche et si plein de postillons sacrés des corps théâtraux, chorégraphiés, agis par la musique ou encore le cirque… ? Comment continuer de penser l’a-venir de nos métiers ? Comment faire ?...

Chaque jour et aujourd’hui encore, j’ai alors puisé du soutien et de l’espoir en pensant très fort à un grand comédien, un cher ami, une si belle personne, passionnément amoureux de sa femme, de ses enfants, de ses petits-enfants adorés, de toute sa grande famille, un homme accueillant avec générosité les amitiés théâtrales déclinées par des verres de vin rouge, des rires partagés, des coups de fil affectueux : « et alors, comment ça va, ma p’tite cocotte ? »…

François Barbin aurait dû être un compagnon de cette saison, il aurait dû être des nôtres, il devait créer un projet inédit et jouer pour nous, fouler la scène nationale historique de Belfort comme il a longtemps foulé celle de la Comédie française, faire résonner sa belle voix, arpenter le plateau, nous regarder, nous sourire.

Il est parti le 2 février.

Le jour de son enterrement, une tempête se déchaînait sur l’Atlantique ouest et nos larmes coulaient. Sa disparition a arrêté le temps, m’a serré le cœur à jamais. Mais lui, n’aurait jamais voulu qu’on arrête celui du théâtre, jamais. Alors, avec François, le temps est venu de repenser le temps scénique, nos espaces, la géographie et les modalités de nos actions, afin de continuer le spectacle vivant, de brandir l’idéal antique et européen du pourquoi de tous nos théâtres et démontrer la nécessité sacrée de nos arts pour la vitalité de notre démocratie.

Avec l’équipe, nous avons donc décidé de rallumer notre servante, posée bien au centre du plateau avec le fil enroulé qui part vers les loges, nous avons maintenu allumé le service public de la culture, nous sommes restés solidaires de l’ensemble des acteurs culturels, prestataires et partenaires qui font respirer notre théâtre. Et nous sommes prêts pour vous faire découvrir d’incroyables artistes de théâtre, de danse, de cirque, de musique, d’humour, d’arts visuels, tout proches de nous et venant aussi de France, de Suisse, d’Europe et plus loin encore d’Israël, du Congo, d’Afrique de l’Ouest.

Nous veillons bien entendu au strict respect des normes et mesures sanitaires pour vous protéger toutes et tous, nous désinfectons nos lieux du sol au plafond et sommes attentifs à chaque instant à votre sécurité. Pour cela, nous allons devoir diminuer pour un temps la jauge des spectateurs, dans un premier temps de septembre à décembre 2020. Pendant cette première partie de saison, nous vous proposerons parfois deux séances à différents horaires et nous passerons commande de formes artistiques compatibles.

Tout en reportant certains grands spectacles à la 2ème partie de saison, nous avons maintenu l’équilibre et avons fait ressurgir la ligne artistique de cette saison 20/21 révélant les problématiques si poignantes de notre monde contemporain : le travail, le capitalisme, la morale face à la loi, la mythologie, les relations familiales, la magie de l’être ensemble, la poésie tendre du grand âge, la violence du repli face à la maladie, l’inventivité collective post-catastrophe, le retournement punk des genres et surtout la puissance des corps « uniques et derniers remparts contre la mondialisation » comme le pensait déjà Heiner Müller en 1980…

Alors si vous avez entre 18 mois et 110 ans minimum, ouvrez les portes bleues de votre théâtre et confrontez-vous aux créations de nos fabuleux aînés tels Jean-Pierre Vincent, Alain Françon, Matthias Langhoff, mais aussi à l’inventivité, la maîtrise et la rythmique de Mathilda May, de Christophe Perton, Jean-Yves Ruf, Philippe Saire, Jérôme Wacquiez, Eugen Jebeleanuou, ou encore de Guillaume Fulconis du Ring Théâtre associé au Grrranit, et parcourez en famille les spectacles jeune public et tout public et ceux lors du Festival international de marionnettes de Belfort.

Vous aurez le cœur serré face à la tendresse du maître de l’histoire de notre cinéma, le grand Pierre Richard, à l’énergie de Muriel Mayette-Holtz, la malice de Charles Berling, l’intensité pure de Stanislas Nordey, la colère d’Antoine Mathieu, et de tant d’autres.

Vous allez adorer danser avec les incroyables athlètes-danseurs du Ballet du Theater Basel et du Ballet Kamea Dance de Beer Sheva en Israël, voyager en Afrique avec la dernière création du CCN de Belfort, entrer en poésie avec la chorégraphe Catherine Diverrès et ses magiques interprètes.

Vous écouterez le son vibrant de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg, du trio Zadig, du Festival international de musique de Besançon, de l’ensemble des solistes et des musiciens débordant de passion et de dynamisme, comme notre artiste associé Pierre Thilloy, créant pour nous une composition mondiale associant sa musique aux battements numériques de nos cœurs.

Vous serez ébahis de la créativité plastique et numérique des artistes de nos expositions, comme Fabien Zocco, Dector & Dupuy, Princia Itoua, les collectifs d’artistes invités tout au long de cette saison et de nos surprises pour vous chaque jeudi. Vous pourrez découvrir le déploiement virtuel des projets numériques des 8 artistes de notre projet européen Open Access.

Vous pourrez chanter fort et bouger avec le rappeur D.Ace, la chanteuse K’Dessa, Salif Keïta et ses musiciens, découvrir des groupes, ainsi que l’artiste Dou de Belfort que nous soutenons, vous allez vous émerveiller devant les circassiens de la Compagnie suisse Finzi Pasca pour la première fois chez nous ou devant l’époustouflant spectacle You and me de la Compagnie Mummenshanz…

Vous allez rire, oui, à gorge déployée, avec le Roi cavalier Alex Lutz, le King Phil Darwin et ses compagnons humoristes, car il vous sera très, très difficile de vous retenir. Nous allons aussi passer des nuits ensemble pour Rrréflechir au monde qui arrive et à l’idéal que nous souhaitons, ou pour découvrir le Rap Rrrégional, jusque tard….

Nous allons aussi vous présenter tout au long de cette saison de multiples moments de rencontre avec tous les artistes en résidence de créations au Grrranit que nous accompagnons et soutenons, ainsi que des chantiers publics de théâtre, de musique rap & pop, de danse et d’arts de la rue et vous proposer des master classes dirigées par des metteur.e.s en scène et des artistes présents dans la saison.

Et parce qu’aller au théâtre c’est désirer l’échange, vous pourrez en profiter pour partager un verre ou un bon plat dans le fabuleux nouveau café du théâtre nomme le Novo, installé dans les murs du théâtre avec une belle terrasse face à la Savoureuse ou décider de vous faire une nouvelle coupe et couleur de cheveux juste sous la scène chez le Maestro Coiffeur Christophe Rrroffi.

Oui, vous allez vivre tout ça au Grrranit, collectivement et avec les 3 R comme radieux, rayonnants et rugissants vers le ciel.

Parce qu’ensemble nous existons pour fabriquer du sens et dénouer nos rêves.

Nous vous attendons.

Eleonora Rossi Directrice du Grrranit scène nationale de Belfort

En savoir plus

Édito de la présidente Fabienne Cardot

GRrrr… Le Lion de grès rose protège le Grrranit de toute sa hauteur et étend sa patte possessive vers son théâtre, redevenu et demeurant sa scène nationale.

GRrrr… Le Grrranit, en pierre, verre et métal, évoque peu dans ses façades la pierre micacée, mais son esprit de résistance est bien incarné par le nom de ce dur matériau.

Gageons que la saison qui s’ouvre, 20-21, en pleine épreuve mondiale qui nous ôte toutes les formes classiques de spectacle, sera une saison brillante et ferme, surgie d’un projet artistique et territorial ambitieux, porté par une directrice passionnée et une équipe apaisée et renouvelée.

Un projet fidèle à l’ADN des scènes nationales, qui mêle tous les arts, porte haut la création, et dont la tonalité propre vient de deux couleurs bien affirmées : européenne et numérique.

Je songe, en pensant au projet du Grrranit et à nos artistes, à ce conte parabole de mon parrain, le poète surréaliste Philippe Soupault, « Le dragon bleu et le dragon jaune »   (52 Contes, 1953) : sur la soie noire d’un paravent, jaillissent deux traits peints, l’un bleu, l’autre jaune, épures saisissantes de l’artiste en réponse à la commande de l’empereur, et qui, dans l’obscurité de la nuit, dansent, bougent leurs écailles, lancent leur langue de feu et recréent la bête sous les yeux du souverain ; maturation de la création après des années d’ascèse et surgissement de l’œuvre dans la salle obscure, bleu de l’Europe, jaune de l’écran.

Le Grrranit reprend donc son chemin de scène nationale belfortaine, ouverte à ses artistes, à ses publics, aux quartiers et aux bourgs du Territoire, accueille des créateurs résidents, reçoit des troupes venues d’ailleurs qui viennent pour la première fois, modernise ses espaces et ses méthodes, se voue au numérique qui bouge les lignes de la création et défie le virus, et son équipe, autour de la directrice, vous accueille avec précaution et avec fidélité.

Tous les arts seront là, et la Galerrrie du Grrranit, et le café, nouveau partenaire, et tous nos soins pour votre santé et votre plaisir. Retrouvez le chemin des salles du Grrranit !

Et, ensemble, écoutons Giraudoux, grand dramaturge français injustement oublié, dans L’impromptu de Paris, joué pour la première fois en 1937 à L’Athénée par la troupe de Jouvet : « Si tout ce public, les lumières baissées, est maintenant fondu et recueilli dans l’ombre, c’est pour se perdre, pour se donner. Il se laisse remettre en jeu dans l’émotion universelle. Il sent soudain le sourire à un centimètre de ses lèvres, les larmes de ses yeux, l’angoisse de son cœur. Bref, il aime. C’est une heure d’éternité, l’heure théâtrale ! »

Bonne saison à tous, en petites formes, et en grande forme !

Fabienne Cardot Présidente du Grrranit

En savoir plus

Lettre au public 22.07.2020

         

En savoir plus